Un week-end de la mi-décembre, je partis seule dans la montagne. Rinri avait compris que vouloir m’accompagner en ce territoire où j’étais inaccessible ne servait à rien. Cela faisait longtemps que je n’étais plus partie sans lui et cette perspective m’allait. Surtout, je brûlais de pratiquer enfin les montagnes nippones sous la neige.
À une heure et demie de train de Tokyo, je descendis : c’était un village au fond d’une vallée d’où commençait l’ascension du peu célèbre Kumotori Yama. Une montagne de moins de deux mille mètres, ce qui, pour une première excursion seule dans la neige, m’avait paru raisonnable. Sur la carte, la promenade m’avait semblé très accessible et promettait une vue imprenable sur le mont Fuji devenu mon ami.
Mon autre critère de choix fut son nom : Kumotori Yama, cela signifie « la montagne du nuage et de l’oiseau ». Un tel toponyme contenait déjà une estampe que je rêvais d’explorer. D’autant que la promiscuité de la vie tokyoïte générait des fantasmes érémitiques dont l’altitude constituait la soupape idéale.
On ne dira jamais assez combien le Japon est un pays montagneux. Les deux tiers du territoire sont pratiquement inhabités pour cette raison. En Europe, les montagnes sont des lieux très fréquentés, parfois l’antichambre des cocktails, innombrables stations snobs à l’appui. Au Japon, les stations de ski sont très rares et aucune population sédentaire n’habite la montagne qui est le royaume de la mort et des sorcières. C’est pourquoi l’Empire demeure d’une sauvagerie dont les témoignages ne rendent pas assez compte.
J’avais moi-même une peur à vaincre en m’y aventurant sans escorte. Quand j’étais enfant, ma gouvernante nippone bien-aimée me racontait les histoires de Yamamba, la plus méchante des onibaba (sorcières), celle qui sévissait dans les montagnes où elle attrapait les promeneurs solitaires pour en faire de la soupe – la soupe aux promeneurs solitaires, potage rousseauiste s’il en fut, a tant hanté mon imaginaire que je suis persuadée d’en connaître le goût.
Sur la carte, j’avais repéré un refuge non loin du sommet et prévu d’y passer la nuit, sauf si Yamamba m’avait déjà logée en son chaudron.
Je quittai le village en direction du vide. Le sentier montait aimablement dans la neige dont je constatai aussitôt la virginité, avec une stupide joie de sultan. En ce samedi matin, nul ne m’avait précédée dans cette grimpette. Jusqu’à l’altitude de mille mètres, ce fut une promenade charmante.
La forêt de conifères et feuillus s’arrêta brusquement, me révélant le ciel rempli d’avertissements que je n’écoutai pas. Devant moi s’ouvrait l’un des plus beaux paysages du monde : sur un long versant en forme de jupe évasée, une forêt de bambous sous la neige. Le silence me renvoya, intact, mon cri d’extase.
J’ai toujours éprouvé un amour éperdu pour le bambou, cette créature hybride que les Japonais ne classent ni arbre ni plante et qui allie à la gracieuse souplesse l’élégance de son foisonnement. Mais jamais bambou n’avait atteint, dans mes souvenirs, la splendeur étrange de cette forêt enneigée. Malgré leur minceur, chaque silhouette avait sa charge de neige et sa chevelure empesée de blancheur, à la manière de très jeunes filles frappées avant l’âge de quelque mission sacrée.
Je traversai la forêt comme on foule un autre monde. L’exaltation avait remplacé la durée, je ne sais combien de temps fut englouti dans l’ascension de ce versant.
Quand j’arrivai à son terme, je vis, trois cents mètres plus haut, le sommet du Kumotori Yama. Il me parut tout proche, moins cependant que le nuage lourd de neige qui se vautrait sur sa face gauche. Il ne manquait plus qu’un oiseau pour justifier son nom : je serais ce volatile insoucieux du danger. Je marchai à tire-d’aile vers cette cime trop accessible en pensant que mille neuf cents mètres d’altitude, c’était bon pour les mauviettes et que je ne me sous-estimerais plus jamais ainsi.
À peine avais-je atteint le faîte que le nuage, reconnaissant ma nature aviaire, m’y rejoignit pour accomplir la destinée étymologique de cette montagne. La nuée contenait la tempête, il n’y eut plus rien à voir qu’un tourbillon de flocons. Émerveillée, je m’assis par terre pour assister au spectacle. J’avais monté à grande vitesse, je crevais de chaud et il était exquis d’offrir sa tête nue à cette manne glacée. Jamais je n’avais vu neiger si fort : le déferlement était si dur et si soutenu qu’il devenait difficile de garder les yeux ouverts. « Si tu veux connaître le secret de la neige, c’est maintenant qu’il faut observer : tu es à la fois au cœur de la fabrique et du canon. » L’espionnage industriel se révéla impossible : rien n’est plus mystérieux que ce qui a lieu devant soi.
Je ne sais si le nuage s’était épris de moi ou du sommet : il ne délogea plus. Soudain je me rendis compte que j’avais la chevelure aussi chenue que la barbe glacée qui m’ornait le menton : je devais ressembler à un vieil ermite.
« Je vais m’abriter dans le refuge », pensai-je – et presque aussitôt je sus que je n’avais vu aucun refuge. Pourtant la carte l’indiquait en léger contrebas. Elle datait de l’année dernière : Yamamba aurait-elle détruit cette cabane entre-temps ? Je partis aussitôt à sa recherche. La tempête de neige avait enflé qui recouvrait à présent le massif : je ne pus sortir du nuage. Je descendis en spirale autour de la cime, pour être certaine de ne pas rater mon objectif. C’était à peine si j’apercevais le bout de mes mains tendues vers l’avant. Ce somnambulisme éveillé n’en finissait pas.
Mes doigts heurtèrent du dur : le refuge. « Sauvée ! » m’écriai-je. À tâtons autour de la maisonnette, je trouvai une porte et m’y engouffrai.
À l’intérieur, il n’y avait rien ni personne. Le sol, les murs et le plafond étaient de bois. Par terre, une vieille couverture cachait un kotatsu : mes yeux s’écarquillèrent à la vue d’un tel luxe et je poussai un cri de joie et de stupéfaction en découvrant que ce poêle était brûlant. Byzance.
Le kotatsu représente un mode de vie davantage qu’un chauffage : dans les maisons traditionnelles, un trou carré occupe un vaste coin du séjour et, au centre de ce creux, siège le poêle en métal. On s’assied par terre, les jambes pendantes dans la piscine remplie de chaleur, et on protège ce bassin d’air torride d’une immense couverture.
J’ai connu des Japonais qui maudissaient le kotatsu : « On passe son hiver entier en prison sous cette pelisse, on est captif de ce trou et de la présence des autres, on est forcé de subir l’ineptie des rabâchages des vieillards. »
Moi, j’avais un kotatsu pour moi seule – seule ? Qui entretenait ce poêle ?
« Tant que le gardien n’est pas là, profites-en pour te déshabiller », me dis-je. J’enlevai mes vêtements trempés de sueur et de neige et les suspendis comme je le pus autour de moi afin qu’ils sèchent. Dans mon sac à dos, j’avais emporté un pyjama que j’enfilai en me moquant de moi : « Un pyjama, pourquoi pas une robe de soirée ? J’aurais été mieux inspirée de prendre une tenue de rechange. » Je mangeai des provisions, bien installée sous le kotatsu, en écoutant le mugissement de la tempête à l’extérieur : je jubilais de ma situation.
J’étais impatiente qu’arrive le maître ou la maîtresse des lieux : il ou elle devait passer ici chaque jour, sans doute, pour fournir au poêle son combustible. J’imaginais la conversation que je pourrais avoir avec cette personne, forcément extraordinaire.
Brusque consternation : pipi. J’aurais dû y penser plus tôt. Les commodités, c’était la montagne. Sortir dans la tempête en pyjama équivalait à perdre mon ultime habit sec et je n’allais pas réenfiler mes vêtements trempés. Il n’y avait pas trente-six solutions : j’enlevai le pyjama, respirai un grand coup et courus dehors comme on saute dans le vide. Les pieds nus dans la neige, accroupie dans le plus simple appareil, je m’exécutai en un mélange d’horreur et d’extase. Il faisait nuit noire et la blancheur de la neige tourbillonnante ne se voyait pas, elle se percevait par les autres sens : cela avait un toucher et un goût blancs, cela sentait blanc, cela sonnait blanc. Ivre de douleur, je rentrai dans le refuge et plongeai sous le kotatsu, rassurée que le gardien ne m’ait pas surprise dans cette posture. Quand le poêle eut séché ma peau, je réenfilai le pyjama.
Je me couchai sous la couverture et tentai de trouver le sommeil. Peu à peu, je m’aperçus que, suite au raid gymnique à l’extérieur, j’étais incapable de me réchauffer. J’avais beau m’enrouler dans le plaid et me rapprocher autant que possible du poêle, je grelottais. La morsure de la tempête m’avait pénétrée si profond que je ne pouvais évacuer ses dents glaciales de mon corps.
Je finis par commettre une folie, mais je n’avais pas le choix : entre la brûlure au deuxième ou troisième degré et la mort, je choisis la brûlure. Je m’enroulai autour du poêle, à même le métal ardent, avec un pyjama et des pans de couverture pour unique protection. Ce fut alors que je constatai la gravité du problème : je ne sentis tout simplement rien. Ma peau n’avait aucune perception de ce qui eût dû la griller.
Pourtant, du bout des doigts, je pouvais vérifier le bon fonctionnement de la combustion : seules mes phalangettes avaient encore des terminaisons nerveuses. J’étais un cadavre qui vivait uniquement à l’extrémité de ses phalanges et dans son cerveau, lequel avait déclenché un signal d’alarme inopérant.
Si seulement j’avais frissonné ! Mon corps était tellement mort qu’il se refusait à ce réflexe salutaire. Il demeurait de plomb gelé. Par bonheur, il souffrait : j’en arrivai à bénir cette douleur qui constituait l’ultime preuve de mon appartenance au monde des vivants. Ce martyre était suspect qui avait inversé les sensations : le poêle me brûlait de froid. Mais mieux valait cela que le moment terrible et imminent où je n’éprouverais plus rien.
Dire que j’avais redouté le chaudron de Yamamba ! Ma gouvernante du temps jadis avait sous-estimé la cruauté de la sorcière de la montagne. Elle ne transformait pas les promeneurs solitaires en soupe mais en surgelés – peut-être à l’usage d’une soupe future. Cette pensée me fit rire et cette réaction nerveuse ressuscita les autres. J’eus enfin le réflexe salutaire : le frisson. Mon corps se mit à trembler comme une machine.
Le supplice ne s’en trouva pas adouci : savoir que j’y survivrais rallongea la nuit, qui dura dix ans. Je vieillis d’un siècle : accrochée au poêle dont je n’éprouvais pas la brûlure, je passai ces heures interminables à écouter. Écouter d’abord la tempête de neige qui s’acharna longuement sur la montagne et laissa, après son départ, un silence d’une épaisseur inquiétante.
Écouter ensuite, avec l’espoir le plus animal du monde, l’avènement de ce miracle connu sous le nom de matin – comme il tarda à venir !
J’eus le temps de prêter ce serment intérieur : « Chaque fois qu’il te sera donné de dormir dans un lit, si humble soit-il, bénis-le et pleure de joie ! » Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais été parjure à la solennité de cette parole.
Tandis que je guettais les prémices de l’aube, il me sembla entendre des pas dans le refuge : je n’eus pas le courage de sortir mon nez du kotatsu, je ne pus jamais vérifier si ces bruits provenaient de mon imagination survoltée par le froid ou d’une présence réelle. Ma peur fut si forte que je tremblai encore plus violemment.
Il était très improbable que ce fût une bête : ces pas produisaient un son humain. S’il y avait quelqu’un, il devait être en train de contempler mes vêtements éparpillés et savait que j’étais sous le kotatsu. J’aurais pu dire quelque chose pour signaler que je ne dormais pas, mais je ne trouvais pas les bons mots : l’effroi m’engluait les facultés.
Ce bruit s’effaça qui n’avait peut-être jamais existé. Soudain, retenant mon souffle, j’entendis à l’extérieur cet approfondissement du silence, cette haleine sacrée de l’univers qui signale l’aurore.
Sans l’ombre d’une hésitation, je jaillis du kotatsu : il n’y avait personne, ni trace de personne. Une mauvaise surprise m’attendait : mes vêtements suspendus avaient gelé. C’est dire la température qui régnait à l’intérieur du refuge. J’enfonçai les pieds dans les jambes du pantalon comme on se fraie un passage dans la glace. Le pire moment fut la rencontre de mon dos avec le tee-shirt givré. Heureusement, je n’avais pas le temps d’analyser ces sensations. Partir était une question de vie ou de mort : il fallait chasser ce froid qui ne cessait de me dévorer plus profondément.
Jamais je ne pourrai dire le choc éprouvé à ouvrir la porte : c’était desceller son tombeau pour déboucher sur le mystère. Je restai quelques instants figée devant ce monde inconnu : la tempête, qui me l’avait caché la veille, l’avait englouti sous des mètres de blancheur neuve. Mon oreille avait vu juste : l’aube balbutiait le jour. Plus un pouce de vent, aucun cri d’oiseau de proie, rien que le silence glaciaire. Aucune trace de pas dans la neige : mon visiteur nocturne, s’il avait existé, ne pouvait être que Yamamba, venue vérifier si son piège à promeneurs solitaires avait fonctionné et évaluer, aux vêtements suspendus, la nature du gibier. Je lui devais une fière chandelle : sans le kotatsu, je n’aurais pas survécu. Mais si je voulais survivre plus longtemps, il ne fallait plus attendre : cinq heures dix du matin.
Je fonçai dans le paysage. Ô merveille de courir ! L’espace libère de tout. Il n’est aucun tourment qui ne résiste à l’éparpillement de soi-même dans l’univers. Le monde serait-il si grand pour rien ? La langue dit juste : déguerpir, c’est se sauver. Si tu meurs, pars. Si tu souffres, bouge. Il n’y a pas d’autre loi que le mouvement.
La nuit m’avait emprisonnée chez Yamamba, la lumière du jour m’émancipait en me rendant la géographie. Je jubilais : non, Yamamba, je n’ai pas l’âme d’une soupe, je suis une vivante et je le prouve, je détale, tu ne sauras jamais combien je suis mauvaise à manger. Mon insomnie a été blanche comme la neige environnante, mais j’ai l’incroyable énergie des survivants et je cours dans la montagne trop belle pour que je consente à y mourir. Chaque fois que j’arrive au sommet d’un versant, je découvre un monde magnifique et si vierge que cela fait peur.
Peur, oui. Depuis le temps que je fuis, je devrais avoir reconnu un paysage vu la veille. Il n’en est rien. La tempête a-t-elle à ce point métamorphosé l’univers ? Je saisis la carte et pointe le repère : le mont Fuji. Il est loin d’ici, mais dès qu’il sera visible je serai dans la bonne direction. Entre-temps, j’ai enfin trouvé le lieu nippon d’où l’on ne voit pas le mont Fuji : c’est là où je suis. Courons ailleurs.
Je me perds. L’égarement me grise, je cours d’autant plus vite. Yamamba, je t’ai bien eue, aucun être humain n’est jamais venu là où je me tiens. Je crâne pour cacher ma terreur. Cette nuit j’ai échappé à la mort, la voici qui me rattrape. Il était écrit que je trépasserais à vingt-deux ans dans les montagnes japonaises. Retrouvera-t-on mon cadavre ?
Je ne veux pas crever, je cours. Comment peut-on tant courir ? Dix heures du matin. Le ciel est l’absolu du bleu, pas l’ombre d’un nuage. C’est un beau jour pour ne pas mourir. Zarathoustra sauvera sa peau. Mes jambes sont si grandes, elles mangeront les sommets, vous n’avez pas idée de leur appétit.
Mais je cours et ne trouve rien. Chaque fois que j’arrive en haut d’un versant, je prie pour voir le mont Fuji, je l’appelle comme on appelle son meilleur ami, souviens-toi, vieux frère, j’ai couché au bord de ton cratère, j’ai crié pour saluer le lever du soleil, je suis des tiens, je t’en supplie, reconnais-le, reconnais-moi, je fais partie des tiens, attends-moi au sommet de ce versant, je nierai tous les dieux pour ne croire qu’en toi, sois là, je suis perdue, il te suffit d’apparaître et je suis sauvée, j’arrive sur la crête, tu n’es pas là.
Mon énergie est devenue celle du désespoir, je cours toujours. Midi approche. Cela va faire sept heures que je me perds et que j’aggrave mon cas. Ma machine tourne à vide, la nuit viendra et me noiera dans sa neige noire. C’est la fin de ma course sur cette terre. Je ne veux pas y croire. Zarathoustra ne peut pas mourir, ça ne s’est jamais vu.
Nouveau versant. Je n’y crois plus, je monte quand même. Je n’ai rien à perdre, je suis déjà perdue. Mes jambes grimpent qui n’ont plus l’énergie d’avoir faim. Chaque pas coûte très cher. Voici la ligne de faîte, une nouvelle déconvenue, sans aucun doute. Je cours sur les derniers mètres.
Le mont Fuji est là, devant moi. Je tombe à genoux. Personne ne sait combien il est grand. J’ai trouvé l’endroit d’où on le voit en entier. Je hurle, je pleure, que tu es immense, toi qui m’annonces la vie ! Que tu es beau !
Le salut me foudroie les tripes, je me déculotte et me vide. Mont Fuji, je te laisse là un témoignage impérissable qui te prouve que tu n’as pas affaire à une indifférente. Je ris de bonheur.
Midi pile. Je regarde la ligne de crête, je n’ai plus qu’à la suivre, mes yeux évaluent six heures de marche jusqu’à la vallée. Ce n’est rien quand on sait qu’on va vivre.
Je cours le long de la ligne de faîte. Pendant six heures de soleil et de bleu du ciel, je vais avoir le mont Fuji pour moi seule. Ces six heures ne suffiront pas à contenir mon extase. L’exaltation me tient lieu de combustible : il n’en est pas de meilleur. Jamais Zarathoustra n’a couru si vite et avec tant d’ivresse. Je tutoie le Fuji, je danse sur la crête. C’est sublime, je voudrais que cela ne s’arrête jamais.
Ces six heures sont les plus belles de ma vie. Je marche ma joie. Je sais pourquoi une musique de triomphe s’appelle une marche. Le mont Fuji remplit le ciel, il y en a pour tout le monde, mais je l’ai en entier pour moi seule, les absents ont toujours tort. Personne autant que moi ne sait combien le Fuji est grandiose et superbe, ce qui ne l’empêche pas d’être le plus agréable des compagnons de route. Il est mon meilleur ami. Zarathoustra ne se mouche pas du coude.
Voici la vallée et le point du jour. Le retour s’est déroulé trop vite à mon gré. Je m’incline devant mon meilleur ami et saute dans le val d’où l’on ne le voit plus. Il me manque déjà. Je dévale à la vitesse de la lumière déclinante. Jamais je n’ai retrouvé aucun des paysages de la veille. J’ai dû sacrément me perdre. J’arrive au village en même temps que l’obscurité.
Un train me conduit à Tokyo. Éberluée, je regarde les humains qui m’entourent. Ils n’ont pas l’air choqués par mon apparence. J’en conclus que mon épopée ne se voit pas sur mon visage. À la gare, je prends le métro. Il est vingt-deux heures, dimanche soir, le monde est incroyablement ordinaire. Et moi, dans tous les sens du terme, je n’en reviens pas.
Je descends à ma station. Chez moi il y a du chauffage, un lit et une baignoire : Sardanapale n’est pas mon cousin. Le téléphone sonne sans cesse. Au bout du fil, un vivant me parle.
— Qui êtes-vous ? dis-je.
— Enfin, Amélie, c’est moi, Rinri. Tu ne reconnais plus ma voix ?
Je n’ose lui répondre que j’avais oublié jusqu’à son existence.
— Tu rentres si tard, je m’inquiétais.
— Je te raconterai. Je suis trop fatiguée.
Pendant que la baignoire se remplit, je me regarde dans le miroir. Des pieds à la tête, je suis gris foncé. Aucune trace de brûlure du poêle. Le corps est une sacrée invention. J’entre dans le bain chaud et, soudain, ma carcasse recrache le froid qu’elle contenait. Je pleure de bien-être et de désespoir. Les rescapés savent qu’on ne les comprendra jamais. Mon cas est encore plus grave : je suis rescapée de quelque chose de trop beau, de trop grand. Je voudrais que les gens soient au courant de ce sublime. Je sais déjà que je ne pourrai pas leur expliquer.
Je me couche. Je pousse un cri : ce lit est un piège. Tant de confort me traumatise. Je pense à la pauvresse enroulée autour du poêle : historiquement et géographiquement, un jet de pierre me sépare d’elle. Dorénavant, parmi les nombreux autres qui m’habitent, il y aura la pauvresse de la montagne. Il y aura aussi Zarathoustra dansant avec le mont Fuji sur la ligne de faîte. Je serai toujours tous ceux-là, en plus de ce que j’étais.
Mes identités diverses n’ont plus dormi depuis longtemps, voire n’ont jamais dormi. Le sommeil m’avale qui les unit en moi.